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29/5/2015 -

Le chêne et le roseau: du récit à la moralité

 

Vers 24 à 30:

 

La moralité de cette fable est implicite: La Fontaine laisse le lecteur interpréter seul le sens du récit (ici assez évident à comprendre)

Il provoque, dès la fin du discours du roseau dans le premier hémistiche du vers 24, l'arrivée brusque et violente de celui qui arbitrera désormais le débat: un vent désigné sous le nom de "plus terrible des enfants que le Nord eût porté jusque-la dans ses flancs "; la longueur de la périphrase, amplifiée par le superlatif, illustre la violence et le pouvoir de cet "arbitre". Il y a trois enjambements des vers 24 à 27, illustrant le passage du vent que rien ne saurait arrêter. on a l'impression que le chêne a été pris au mot, se déclarant indestructible, c'est un adversaire redoutable qui vient pour tester sa résistance.

Le présent de narration accentue l'effet de suspense: le lecteur assiste à un moment crucial, qui semble se dérouler sous nos yeux.

Le vers 28 est un octosyllabe montrant une parfaite égalité de traitement de chaque végétal: chaque hémistiche est consacré à l'un des personnages (quatre syllabes chacun), qui résiste exactement comme chacun l'avait annoncé. Le chêne est ici appelé "Arbre", comme s'il commençait malgré tout à perdre quelque peu de sa superbe: il n'est plus lui-même, il est un arbre (comme tant d'autres ?).

Le roseau plie: il est en accord avec ses idées énoncées avant. 

Il faudra donc un nouvel effort du vent:  le dernier enjambement (vers 30-31) illustre à nouveau sa puissance, telle qu'elle met à terre le chêne.

Celui-ci est nommé dans les deux derniers vers sous forme de périphrase: on peut y voir une insistance de La Fontaine à condamner celui qui était si fier de lui: être un chêne le comblait, maintenant il n'a même plus ce nom.

Sa majestuosité est tout de même mise en valeur par l'utilisation de deux alexandrins (vers noble): c'est la mort d'un grand qui est montrée, mais sa mort quand même.

Les périphrases donnent une image contradictoire, mais révélatrice, du chêne: Il était immense, grand, "celui de qui la tête au Ciel était voisine" mais les mots à double sens illustrent aussi sa fragilité: "le Ciel" peut aussi être lu comme le royaume des morts (il est allé au Ciel): sa taille qu'il prenait pour un signe de vie indestructible prédisait en quelque sorte sa mort à venir, à lui aussi.

Le même double-sens peut se lire dans l'utime péiphrase: "Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts" signifie au sens premier que ses racines vont sous terre, visiblement profondément. mais également là aussi qu'il était en contact constant avec la mort à venir: il n'était qu'un "être humain" (si l'on peut dire pour un végétal), quelqu'un de vivant, mais pas d'immortel: ces deux derniers vers le rappellent.

Il n'est fait aucune mention du roseau ensuite: la fable condamnant l'orgueil  excessif, on ne voit pas la réaction de celui qui semblait plus humble. l'est-il resté ? Ou bien son tour viendra-t-il ? Au vu de son discours, aucun élément ne justifie que La Fontaine le condamne à son tour...

 

Conclusion:

Fable courte et très célèbre qui inverse un schéma classique chez La Fontaine: ce n'est pas souvent que chez lui le personnage faible gagne, de manière éclatante.

C'est la dernière fable du Livre I: La Fontaine s'y montre moins fantaisiste que dans la suite de ses oeuvres: ici la fable n'est pas un récit mais un dialogue polémique, arbitré par un élément extérieur.

Cette victoire du "faible" (en apparence) se retrouve par exemple dans Le lion et le moucheron, à la différence près, fondamentale, que le moucheron périra à son tour par excès d'orgueil... 

 

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15/12/2010 -

 

Bilan sur l'apologue et La Fontaine:
L'objectif de la séquence était d'étudier une forme particulière d'argumentation: l'apologue, à travers un type d'apologue (il en existe plusieurs): la fable, et plus précisément celles de La Fontaine, considéré comme le maître français du genre.
L'apologue est une forme d'argumentation indirecte: pour défendre sa thèse l'auteur n'utilise pas des arguments mais un récit: c'est une manière de faire adhérer le lecteur à ses idées par le biais du plaisir des histoires, et non par la rigueur d'une argumentation fondée sur la logique. L'apologue tente de persuader (= rechercher l'adhésion du lecteur à la thèse en jouant sur ses sentiments, sa sensibilité): c'est pourquoi il utilise un récit, souvent court, vif, et La Fontaine est celui qui cherche à exploiter au maximum les ressources des récits: "variété c'est ma devise", disait-il autrement dit: il s'agit de ne jamais lasser le lecteur, de le surprendre tant par l'inventivité que par le choix de situations ou personnages originaux, la diversité des registres.
La Fontaine est célèbre pour ses fables, il a aussi écrit des contes (vous n'avez surement pas oublié...). La publication de ses Fables s'effectue entre 1668 et 1693: le projet s'étend donc sur plusieurs décennies, lui permettant d'approfondir son art. L'ensemble de ses Fables s'étend finalement sur 12 livres constituant le receuil complet.
"Je chante les Héros dont Esope est le père" écrit-il pour, en bon écrivain du dix-septième siècle, période du classicisme, afficher son influence première: la tradition remontant à L'Antiquité greque et romaine. La Fontaine n'invente pas la fable: il reprend les écrits essentiellement de deux auteurs: Esope et Phèdre. Mais il invente "sa" fable: Chez lui, les fables sont toutes en vers (celles d'Esope étaient en prose, celles de Phèdre en vers), les dialogues plus nombreux, les récits plus vifs, les actions développées: Surtout La Fontaine introduit un certain humour (pas dans toutes ses fables évidemment), un regard amusé sur certains de ses personnages. Encore une fois, ses fables cherchaient à plaire: le souci du lecteur est très présent chez lui.
Pour plaire, il faut varier, surtout avec un genre codifié comme l'est la fable. C'est pourquoi La Fontaine utilise de nombreux types de personnages, des animaux aux humains, en passant par les végétaux ou les objets...C'est pourquoi aussi il varie les registres: vous l'avez constaté à travers vos lectures et les devoirs,il faut voir ce souci de la variété comme une manière d'exploiter les caractéristiques de l'apologue: raconter une histoire ne peut suffire, il faut savoir la rendre intéressante. On peut constater en lisant son recueil que les fables des livres 1 et 2 sont assez courtes, puis au fil des ans elles s'étoffent et gagnent en ampleur et en richesse. Ce n'est pas un hasard si Les animaux malades de la peste fait partie du livre 7: une fable longue et complexe.
Plaire ne suffit cependant pas, puisque la fable est un apologue, donc de l'argumentation. Argumenter, c'est défendre une opinion (une thèse) en essayant de la faire partager à son interlocuteur. La Fontaine fait un éloge de l'apologue dans sa Préface, puis dans Le Pouvoir des Fables. Deux textes qui se complètent (et deux textes complémentaires pour l'oral, l'un étant théorique (la Préface, qui sert à présenter et justifier son projet), l'autre étant une fable sur les fables (une mise en abîme en quelque sorte). Dans ces deux textes, La Fontaine défnd le genre qu'il a élu: l'apologue capte l'attention, notamment des jeunes lecteurs, par sa vivacité et ses personnages. Le fait que chaque personnage représente un caractère (ils sont stéréotypés) permet aussi de découvrir la diversité du monde, la complexité des caractères, des conflits...Ces textes défendent aussi la notion de récit comme stratégie argumentative: La Fontaine y voit le moyen le plus efficace pour capter l'attention du public (cf. l'orateur du pouvoir des fables renonçant à ses grands discours pour raconter une courte histoire)...
L'âme et le corps: c'est sa définition, à retenir, des deux parties composant une fable. Le corps est le récit. mais l'âme, c'est la moralité. Ce qui signifie que le but premier de la fable est bien la transmission d'un enseignement. Il faut regarder le récit comme un moyen (de transmettre l'enseignement par le plaisir).
Lire une fable (dans la perspective de l'examen) c'est s'interroger d'abord et avant tout sur la moralité qu'elle veut transmettre. Ensuite il faut se demander par quels moyens le récit construit une situation qui illustre cette moralité.
C'est le propre de toute démarche argumentative: l'auteur a une thèse qu'il faut reprérer, et il emprunte un chemin qui lui est propre pour la défendre. nous verrons dans la séquence sur Les Lumières que le chemin peut être celui d'une démonstration rigoureuse fondée sur la logique, la rigueur de la réflexion. Le chemin de La Fontaine est celui des histoires plaisantes.
C'est ici qu'un regard critique peut et doit être posé sur le genre de l'apologue et de la fable en particulier: on peut y voir une véritable efficacité (textes courts, schéma narratif simple et précis permettant une compréhension aisée, personnages représentant des caractères aisément identifiables...), mais on peut aussi y voir une simplification parfois abusive de réalités complexes. Là où Les Lumières tenteront de comprendre la complexité extrème du monde, de l'analyser en profondeur dans des textes certes ardus et plus longs, mais aussi plus proches de la réalité, les fables offrent un regard perçant et stimulant, mais parfois réducteur. Le fait que chaque personnage représente un caractère est révélateur: l'être humain ("réel") est constitué d'une addition de caractères, parfois s'opposant, et non d'un seul trait caractéristique. C'est là que La Fontaine s'avère être un satiriste: il pointe et grossit des défauts (ou des qualités), mais il simplifie ainsi quelque peu la réalité.
De même, un apologue offre un point de vue sur certaines questions, point de vue exprimé par la moralité. Ce point de vue est forcément un choix de l'auteur: vous avez été nombreux dans vos journaux de lecture à pointer l'aspect réducteur ou polémique de certaines moralités, parfois catégoriques. Ce qui veut simplement montrer que l'apologue est une forme d'argumentation pleine d'avantages certains, mais qui a aussi, comme tout, ses limites.
La vision du monde de La Fontaine, telle qu'on peut la comprendre par ses textes, est évidemment multiple, mais de grands traits sont repérables: La Fontaine, en bon moraliste, critique souvent l'orgueil: c'est une manière de ramener l'être humain à ce qu'il est (pour l'époque): une créature de dieu, et non pas Dieu. Il évoque souvent le manque de prévoyance de ses personnages, leur imprudence. il aime à se moquer (parfois de manière radicale, en les faisant mourir, quand même !) de ceux qui sont sûrs d'eux, des erreurs dûes à l'ambition, des rêves trop chimériques...Son regard sur la société est aussi assez critique: le Roi (Le lion) est entouré de courtisans vils et prêts à tout , flatteurs et hypocrites à souhait. La Société au Dix-septième siècle était régie par l'idée que son organisation était immuable: La fontaine condamne souvent les personnages qui veulent devenir plus que ce qu'ils sont: c'est là ue dénonciation qui vous a souvent surpris et dérangé (à juste titre) dans vos journaux de lecture. Mais parfois La Fontaine sait aussi mettre de côté son regard critique envers les défauts des hommes, et se faire lyrique comme dans Les deux pigeons, ou Les deux amis. La Fontaine n'est pas qu'un rigide moraliste n'excusant pas les erreurs de ses concitoyens (ou les siennes): il sait aussi regarder des injustices (mais ne proposer aucune solution contre elles - Les animaux malades de la peste) ou évoquer des sentiments nobles tels que l'amour ou l'amitié. Le plus souvent il porte un regard ironique ou moqueur sur ses personnages, mais c'est un moyen, proche de celui utlisé par molière dans ses pièces, de nous amener à réfléchir: on apprend davantage par les erreurs des autres (ou les notres) que l'on cherche à éviter, que par leurs réussites (que l'on croit inaccessibles pour nous).
Les textes pour l'oral ont été choisis pour ilustrer à la fois la diversités des moralités, et celle des récits: nous avons une condamnation de l'ambition alliée à un éloge du sentiment amoureux (Les Deux pigeons), une satire cruelle de l'orgueil sévèrement puni par une mort (Les Deux coqs), un regard désabusé sur la vie en société (Les animaux malades de la peste), et une autre dénonciation de l'orgueil à travers la "vicroire" du faible sur le fort (ce qui n'est pas fréquent chez lui - Le chêne et le roseau). Les personnages et registres utilisés passent des aniumaux aux végétaux, et grâce aux Animaux malades...vous permettent de voir les principales caractéristiques de chaque animal, les regsitres passent de l'épique allié au comique pour créer du burlesque, à du pathétique, du satirique, du polémique...Ces Fables, additionnées aux nombreuses autres que vous avez lues en autonomie, vous permettent je pense (et je l'espère) d'avoir un regard assez riche et pertinent sur ce genre particulier.
Epilogue:
Si La Fontaine a remis au goût du jour le genre de la fable au dix-septième siècle, ce genre a globalement disparu aussi avec l'auteur: ce n'est pas un hasard si La Fontaine est le seul auteur de fable connu: le genre est assez rare ensuite. Aucun autre auteur en tout cas n'a consacré une partie de son oeuvre à ce genre. certains auteurs du vingtième siècle en ont écrites, évidemment inspirées par La Fontaine, mais actualisées et souvent parodiées. Vous pourrez en trouver dans les oeuvres de raymond Queneau (très drôles), de Jean Anouilh (très sombres, et répondant parfois directement et de manière contradictoire à la Fontaine), d'Henri Michaux (plus étranges et poétiques que moralisatrices).
L'Apologue, lui, reste aussi une technique argumentative moins représentée que l'essai, très en vogue au dix-huitèème et vingtième siècle (car ces siècles mesurent la complexité du monde et tentent de l'expliquer avec le plus de précisions et de rigueur possibles). Néanmoins, il demeure présent sous plusieurs formes: outre la fable, les contes ou les contes philosophiques sont des apologues. vous pouvez jeter un oeil sur les contes de Perrault ou de Grimm et vous verrez qu'une moralité les termine le plus souvent (ce qu'on oublie dans les contes que l'on lit aux enfants). Nous étudierons les contes philosophiques dans la séquence sur Les Lumières.
L'utopie, que nous étudierons aussi dans la séquence sur les Lumières, est une forme d'apologue: l'invention d'un monde "parfait" censé refléter (par inversion) l'aspect imparfait du nôtre, et comment il pourrait être amélioré. Sa compagne la contre-utopie fait l'inverse: c'est l'invention d'un univers pire que le nôtre, afin de montrer vers quoi nos sociéts pourraient se diriger si l'on n'y prête attention: la science-fiction emploie souvent cette technique (des livres comme Le meilleur des mondes, 1984 ou farenheit 451 par exemple).
L'apologue voulant transmettre un enseignement par le biais d'un récit, d'une histoire, de nombreuses oeuvres peuvent être vues comme telles. La fable et les contes en sont ses représentants les plus célèbres et les plus explicites. Leurs caractéristiques doivent faire partie de votre culture pour l'examen...

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31/12/2004 -

Ubu Roi: commentaire de la scène 2 de l'acte 3

 

L'utilisation des différents type de comique théâtraux dans cette scène:

 

Jarry voulait "rethéâtraliser le théâtre": il le fait ici en montrant le Père Ubu devenu Roi, prenant ses premières mesures politiques: en une scène il va détruire les fondements politiques de son pays (l'administration, l'économie, dans un seul but: s'approprier le maximum de richesses...c'est l'occasion pour Jarry d'utiliser tous les types de comique possible:

 

1. Le comique de répétition.

L'essentiel de la scène est basé sur la répétition: c'est ce qui lui donne son originalité, c'est aussi ce qui peut la rendre "agaçante": l'action ne progresse pas, elle se répète. Cela forme une circularité rappelant la spirale d'Ubu. Comme rien n'a de sens pour lui, sauf son enrichissement, il répète à l'envi ce qui lui permet de s'enrichir.

Cela commence dès la première réplique: La phrase est longue et répétitive ("et...et...et...et..."; "à nobles...à nobles...à nobles") comme pour signaler l'ivresse de pouvoir qui s'empare d'Ubu: il répète à n'en plus finir ce qui lui prouve qu'il est devenu Roi: celui qui dirige.

Ensuite la scène va devenir une mécanique répétitice: la même situation est reproduite: présentation d'un Noble; annonce de son nom et de ses richesses; condamnation; exécution. Le processus ne tien aucunement compte des réponses: celui qui dit "Je suis ruiné" est condamné, pour la raison inverse de ceux qui ont de l'argent. ubu ne suit aucune logique.

Cette condamantion des Nobles va se répéter avec celle des Magistrats puis des Financiers. Ubu aura don tué tous ceux qu'il désirait exécuter.

Est répétée également l'ampleur du massacre: les exécutions se déroulent une par une, puis finissent par le massacre d'une foule: "on empile les Nobles dans la trappe; Père Ubu: A la trappe les Magistrats (ils se débattent en vain); On enfourne les Financiers"

Cette répétition est poursuivie par le rôle de la Mère Ubu, qui ici n'agit pas mais tente vainement d'arrêter son mari: elle aussi semble dépassée par ce qui se déroule sous ses yeux, et elle ne fait que répéter les mêmes types de constats stupéfaits: "De grâce, modère-toi, Père Ubu; Quelle basse férocité !; Tu es trop féroce, Père Ubu; Eh! que fais-tu, Père Ubu ? "

La même idée de répétition vient de l'attitude des Exécutés: tous reproduisent peu ou prou les mêmes signes d'angoisse et d'indignation: des cris marqués par des exclamatives et des phrases non verbales: "Horreur ! a nous, peuple et soldats !", les quatre magistrats qui répètent leur choc: "Horreur. infamie. Scandale. Indignité."; et enfin les financiers qui jufgent la décision du Père Ubu de la même façon: "Mais c'est idiot; c'est absurde; ça n'a ni queue ni tête".

Etrangement, ces répétitions tendent à déshumaniser l'ensemble: cela devient tellement excessif qu'on en rit plus que l'on en est choqué. C'était en tout cas le but de jarry: créer une scène ressemblant à l'emballement d'une machine impossible à arrêter. Rien ne semble pouvoir arrêter Ubu: Lui est le seul que ces répétitions enivrent. dès que les Nobles sont tués, il veut entendre à nouveau tout ce qu'il vient d'entendre: "Je vais me faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens". Ces deux phrases quasi-identiques succédant à l'énumération par les Nobles de leurs biens, vient redoubler ce que l'on a déjà entendu. Les majuscules illustrent l'insistance d'Ubu, stupéfait et heureux de posséder soudain, et si facilement, autant.  On notera dans cet excès une erreur syntaxique de la part d'Ubu, révélatrice de son égoïsme: il faut dire La liste de mes Biens, ou ma liste de Biens, mais pas Ma liste de Mes biens, qui ressemblent à une parole d'enfant, et qui insiste surtout sur le pronom de la seule personne qui intéresse Ubu: la première, c'est-à-dire lui, seul...

 

Ce comique de répétition poussé à l'extrème (on peut comprendre que des spectateurs aient été irrités) ne prendra fin qu'avec l'aide d'une résolution absurde: Ubu arrête de massacrer lorsqu'il n'y a plus personne à massacrer...

 

2. Comique de situation et de langage:

Les deux sont ici liés car la situation  - Ubu: Roi ! - et le langage qui reste celui des Ubu quelle que soit leur situation, se mêlent pour produire des effets de décalage: des effets comiques.

Le langage crée une situatuion nouvelle: des lieux absurdes, qui ne renvoient à rien de connu pour le lecteur/spectateur : on trouve des expressions connues: "les sous-sol; la chambre", mais des compléments du nom amènent des précisions peu compréhensibles et comiques: les sous-sols du Pince-Porc; la chambre-A-Sous". jarry parsème sa pièce de termes ainsi construits qui finbissent par inventer des lieux ou des objets propres à l'univers des Ubu: Ubuesques en quelque sorte.

Les outils utilisés utilisent le même procédé d'adjonction d'un complément du nom décalé par rapport à l'objet nommé, inventant des objets inédits: "la caisse à Nobles; le crochet à Nobles; Le bouquin à Nobles..."

Les insultes et vulgarités des Ubu restent évidemment présentes: le nouveau niveau social des Ubu ne change rien à leur langage: " Tu as une sale tête; qui es-tu, Bouffre ?" suivi de son féminin: "bouffresque". "Vous vous fichez de moi"

Le symbole langagier des Ubu est évidemment lui aussi présent: Le "merdre" sert de réponse catégorique et ridicule aux protestations des Magistrats ("nous nous opposons à tout changement"), et met en valeur la désinvolture politique de Ubu, qui n'a d'autre projet que de satisfaire son appétit de pouvoir et de richesses. Il répond ensuite aux inquiétudes de la Mère Ubu ("Quel roi tu fais, tu massacres tout le monde") avec une désinvolture signalant l'absence de toute conscience morale chez Ubu, renforcé par une interjection exclamative: "Eh merdre !"

Autre aspect comique: Ubu est devenu celui qui utlise des impératifs. il faut se souvenir du début de la pièce où la Mère Ubu "dirigeait" comme elle l'entendait son mari avec les impératifs. c'est lui désormais qui détient le pouvoir, on le voit par ses prises de décisions qui sont des ordres: "Apportez...Amenez le premier Noble...Commence par les Principautés...Allons, tais-toi..."

Le langage illustre aussi l'égoïsme démesuré du Père Ubu: Il utilise abondamment les pronoms de première personne, révélant ainsi l'aspect tyrannique de son règne: il décide seul, et pour lui. Rappelez la jouissance à écouter "MA liste de MES biens"

"Je veux tout changer, moi" est un exemple probant. Cette construction syntaxique est une hyperbate: un rajout inattendu d'un élement à la fin d'une phrase, qui met en valeur ce qui est rajouté (Moi): Le mot "Je" suffit à montrer que c'est Ubu qui décide, mais il rajoute pour insister "moi" en fin de phrase: cela ressemble aussi aux paroles d'un enfan,t, ce qu'est Ubu ici: un enfant capricieux mais aussi dangereux.

Jarry aime à placer au mileiu de toutes les insultes de temps en temps une parole affectueuse qui devient alors encore plus déplacée et comique. Il appele la Mère Ubu "Ma douce enfant" dans sa dernière réplique, et cette tendresse devient plus choquante qu'attendrissante. 

3. Comique de caractère et de gestes:

Comme souvent chez Jarry, le comique de caractère tient à la personnalité des Ubu: rien ne peut arrêter leurs appétits démesurés. Ici les hyperboles et le nombre de morts soulignent les excès du Père Ubu.

Ainsi chaque exécution se fait à tour de rôle, avant que l'énervement ou l'impatience n'amène le Père Ubu à massacrer en nombre: "je vais faire exécuter tous les Nobles; Passez les Nobles dans la trappe; à la trappe les magistrats; je veux tout changer; dans la trappe les financiers ".

Cette attitude ressemble à celle d'un enfant à nouveau, qui change de jouets (ses soldats ?) dès qu'il s'en lasse, les oubliant presque aussitôt. Une suite de caprices, comme une suite de pulsions incontrôlables.

Les gestes, à part ceux indiqués par les quelques didascalies, doivent être imaginés. Au vu de la ponctuation expressive (nombreuses exclamatives) et du nombre de personnages présents dans la scène, on peut supposer qu'il y autant de bruits que de mouvements de foules brusques et violent ("il le prend avec le crochet et le passe dans le trou; on empile les Nobles dans la trappe; Ils se débattent en vain; on enfourne les financiers"). On retrouve ici les cris, le brouhaha propres au théâtre de Jarry: on est très loin de la bienséance de langage et de mouvements...la scène est écrite pour ressembler à un véritable capharnaüm..;du bruit, de la fureur, descoups, des insultes, des morts...

 

4. Comique de l'absurde:

Cette scène peut être lue comme une scène absurde: là où Shakespeare montrait la sauvagerie de richard III en lui donnant du sens (trop de sauvagerie finit par être punie, c'est le sens moral de la pièce), la démesure d'Ubu ne vise qu'à son enrichissement...et surtout il y parvient ! Les massacres sont si nombreux et si répétitifs qu'ils finissent par perdre leur sens. On assiste à une machine emballée que rien ne semble arrêter. Contrairement à Shakespeare, jarry ne nous amène pas à nous demander où cela va s'arrêter, mais on doit se poser une question très différente: est-ce que cela s'arrêtera (la réponse étant non à la fin de la pièce: ça continuera, ailleurs)

L'absurdité vient aussi de certaines répliques comme "j'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens". Il n'y a pas de lien logique (moralement acceptable) entre le début de la phrase (l'honneur) et sa fin (faire périr; voler leurs biens).

Ubu construit aussi une politique absurde: ne plus payer les magistrats; rendre la justice seul; tout changer; garder pour moi la moitié des impôts; créer un impôts sur les décès (un mort pourra difficilement payer !).

Ce comique de l'absurde est souligné par les premiers concernés: "C'est absurde; ça n'a ni queue ni tête"...effectivement: mais cela ne raisonne en aucun cas le Père Ubu, qui réussit en une scène à ruiner un pays, et à détruire tous ses fondements sociaux. Le théâtre de Jarry est donc aussi un théâtre de la rapidité: ce qui s'y construit vite (les Ubu prennent le pouvoir en un rien de temps) détruit ensuite le reste (Ubu a mis la Pologne sens dessus-dessous)...

 

Conclusion:

Scène politique qui devient une gigantesque farce théâtrale:  Jarry fait du théâtre excessif, sans réellement vouloir nous amener à une réflexion, car la situation paraît trop grossie.

Pourtant, c'est l'histoire du vingtième siècle et de ses multiples dictatures  qui peut changer notre regard sur cette scène: tout ce qui y est comique peut désormais être lu comme terriblement angoissant: quand le pouvoir est confié à un tyran, celyui-cin'hésite pas à agir non pas pour le bien commun, mais poussé par la seule folie de son ambition cruelle, égoïste et démesurée...

Ubu n'en a pas fini avec ses excès: l'heure de partir en guerre va sonner... 

 

 

 

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